My Yellow Heart
Le portrait du vendredi - The Friday portrait
Design couverture, Diana Le ; Dessin Vi Khi Nao
My Yellow Heart a été écrit en 2022 et publié en 2023. Ce recueil de poésies de la poète Vi Khi Nao, représentante majeure et inextinguible de la littérature expérimentale américaine, (oui oui, je me répète !) est un retour, en plus du titre, vers ses racines asiatiques sous la forme du zuihitsu, genre classique littéraire japonais, écrit à la première personne dans une prose libre. Initié vers l’an mille par une femme, Sei Shōnagon avec notamment Le Livre de l’Oreiller, le zuihitsu s’est développé au cours des siècles. Une femme ! Il est notable, parenthèse ouverte, que dans cette partie du monde les femmes aient joué un rôle à la fois prépondérant et discret dans le domaine de la littérature et du langage.
En Corée, les femmes ont participé largement à la pérennité du Hangeul. Cet alphabet a été initié par le roi Sejong le Grand et promulgué en 1446 et interdit en 1504. Grâce aux femmes, moines bouddhistes, à la littérature populaire, il traversera les siècles pour devenir la langue officielle de la Corée. En Chine, dans une province reculée, les femmes, privées d’éducation, ont inventé leur propre système d’écriture, le Nǚshū (女书), littéralement écriture des femmes. Celles-ci la cousaient sur des tissus et le transmettaient ainsi à leurs sœurs, au sens large. Rappelons-nous que la mère de Vi Khi Nao était couturière. Cet alphabet syllabique des sinogrammes est aujourd’hui redécouvert. Au Vietnam, pays natal de Vi Khi Nao, Hồ Xuân Hương, « reine de la poésie Nôm », selon Xuân Diệu, a écrit la plupart de ses poèmes en Nôm, non en chinois, comme la plupart des écrivains de l’époque. Elle a ainsi libéré les règles traditionnelles. Irrévérencieuse, elle le sera dans sa vie même : non mariée et financièrement indépendante à la fin du XVIII et début XIX dans une société confucéenne, parenthèse fermée.
Vi Khi Nao s’inscrit donc parfaitement dans cette lignée de femmes asiatiques qui œuvrent pour une expression féminine dont l’objectif est de mettre en lumière un autre monde possible.
Revenons précisément à My Yellow Heart. Le design a été conçu par Diana Le et le dessin est de la poète. Une femme nue, une main sur ses seins, l’autre entre ses jambes repliées. Son buste est droit. Ses cheveux longs détachés donnent à voir son sentiment de liberté. Sa tête est un champignon en forme de phallus. Ne serait-ce pas le symbole de la femme qui extrait d’elle-même le poids du patriarcat ? My Yellow Heart comprend deux parties : la première à la façon d’un journal quotidien sur 14 jours, la seconde 34 plus thématique. Le point commun entre ces deux parties est la forme de listes numérotées. Dans cet opus, Vi Khi Nao donne à voir autant les faits de la vie courante, de sa famille que ses réflexions sur Basquiat, la sexualité, le temps. Autant de thèmes divers collectionnés dans la vie quotidienne agencés sans ordre visible. Et sans chronologie apparente My Yellow Heart se situe dans le mouvement même de la vie intime où la logique est personnelle. Individuelle certes mais qui par sa simple humanité rejoint le collectif, le matériau commun aux êtres humains. Faisons une halte afin de saisir l’œuvre par l’étude d’un poème, traduit par mes soins (p52).
MON BÉBÉ EST DANS MON LIT & SEXY & MON BÉBÉ DONT LE SEIN EST IMMORTEL, A LE HOQUET SUR MA CUISINIÈRE PENDANT QUE JE FAIS PLEUVOIR DES RADIS DANS TA CHAUSSURE DE SKI & C’EST L’APRÈS-MIDI D’HIER PENDANT QUE SA PLUME ORANGE EST ATTACHÉE PAR UN RUBAN DE CAOUTCHOUC PRÈS D’UNE COURONNE DE SOJA1
Le titre est issu du recueil de poésie Odes to Lithium de Shiri Erlichman. Si la poète est une infatigable de l’écriture c’est aussi une grande lectrice ! Nous pouvons donc aisément imaginer que Vi Khi Nao a été inspiré par ce fragment. Il s’agit d’un bébé un peu particulier : il frôle l’immortalité en opérant une fusion avec le sein maternel tout en ayant le hoquet. Une mère répondant parfaitement aux critères de la femme dans la société patriarcale : elle cuisine, « cuisinière » ; elle range les « chaussures de ski » possiblement celles de son mari et s’occupe de rendre agréable la décoration de la maison, « couronne de soja ». Certes, l’univers surréaliste indique un craquement dans cet air de bonne ménagère notamment avec cette magnifique image de « faire pleuvoir des radis ». Le cadre est donné. Vi Khi Nao prend son crayon.
Il ne lui faut que 19 points pour traverser la vie humaine et particulièrement la vie d’exilés sous le signe du temps implacable « tombe » (v.3) : du temps espoir « Il n’est jamais trop tard » (v.10) ; du temps exploration « machine à explorer le temps » (v.a9) car vivre c’est être dans ce mouvement : la lucidité de notre finitude, l’espoir de la réalisation des projets, des rêves en parcourant de long en large toutes les opportunités que justement le temps offre.
La terre est comme un lit de mort « dort dans une tombe » (v.2-3) qui accueille dans sa « caisse » (v.7) ce « Je me roule » (v.6). Pourtant elle « soulève un lac » (v.9) et pas n’importe lequel, celui d’un « avifaune » (v.16), cet ensemble d’oiseaux qui volent librement dans le ciel, en apesanteur. Ainsi la terre est prégnante sur le bas et sur le haut dans toute sa puissance enfermante et libératrice. Mais l’univers de Vi Khi Nao n’est pas binaire. La terre émet aussi cet entre-deux de « brouillard » (v.10) et de « brume » (v.11) où l’être humain erre.
L’identité du “je” se diffracte dévoilant d’abord à travers un “tu”, lui-même mis à distance à l’imparfait par un “elle”. C’est ce “tu” qui “étais bleue”. La couleur bleue n’est pas une image, elle rappelle que la poète rencontre de multiples problèmes cardiaques qui l’amènent aussi à connaître sa vulnérabilité « Je rampe » (v.10). Là encore, le bas et le haut se combattent avec « l’assiette de neige ». Le corps rampe mais l’esprit est ailleurs sur les cimes des montagnes. L’esprit se meut dans les ruines de l’enfance « racines oubliées » (v.9) et dans l’esquisse de la douleur de l’exil « Tunisie jaune » (v.4). Si cette métaphore des exilés avec sa couleur « jaune », fait écho au titre My Yellow Heart elle inclut aussi d’autres exilés de la terre.
Par son « Je », Vi Khi Nao s'inscrit dans la lignée des femmes poètes qui en écrivant démontrent une fois de plus que la femme est un être humain libre, envers et contre tout.
1 Odes to Lithium, Shira Erlichman
https://www.girlnoise.press/products/my-yellow-heart-by-vi-khi-nao
Amoureuse de littératures française et étrangères, Marie Gazeau s’intéresse particulièrement à l’œuvre de Vi Khi Nao. Elle a traduit ses Trois Mouvements Saphiques en français. Elle vit en Anjou, France.
My Yellow Heart was written in 2022 and published in 2023. This poetry collection by poet Vi Khi Nao—a major and unextinguishable figure of American experimental literature (yes, indeed, I am repeating myself!)—is a return, beyond just the title, to her Asian roots through the form of the zuihitsu. This classical Japanese literary genre is written in the first person using a free-flowing prose style. Initiated around the year 1000 by a woman, Sei Shōnagon, notably with The Pillow Book, the zuihitsu evolved over the centuries. A woman! It is worth noting, parenthetically, that in this part of the world, women have played a role that was both leading and discreet in the fields of literature and language.
In Korea, women contributed widely to the survival of Hangeul. This alphabet was initiated by King Sejong the Great, promulgated in 1446, and banned in 1504. Thanks to women, Buddhist monks, and popular literature, it would endure through the centuries to become the official language of Korea. In a remote province of China, women who were denied education invented their own writing system, Nǚshū (女书), literally “women’s writing.” They would embroider it onto fabrics and thus pass it on to their sisters, in the broadest sense. Let us remember that Vi Khi Nao’s mother was a seamstress. Today, this syllabic alphabet derived from Chinese characters is being rediscovered. In Vietnam, Vi Khi Nao’s birthplace, Hồ Xuân Hương—dubbed the “Queen of Nôm Poetry” by Xuân Diệu—wrote most of her poems in Chữ Nôm rather than in Chinese, unlike most writers of her time. In doing so, she broke free from traditional rules. Irreverent she was, even in her own life: unmarried and financially independent during the late 18th and early 19th centuries within a Confucian society—end of parenthesis.
Vi Khi Nao thus fits perfectly into this lineage of Asian women working toward a form of feminine expression whose purpose is to shed light on another possible world.
Let us return specifically to My Yellow Heart. The design was created by Diana Le, and the drawing is by the poet herself. A naked woman, one hand on her breasts, the other between her folded legs. Her torso is upright. Her long, untied hair showcases her sense of freedom. Her head is a phallus-shaped mushroom. Could this be the symbol of a woman extracting the weight of patriarchy from within herself? My Yellow Heart consists of two parts: the first is written in the style of a 14-day daily journal, while the second is a more thematic section of 34 entries. The common thread between these two parts is the use of numbered lists. In this opus, Vi Khi Nao displays everyday occurrences and family life just as much as her reflections on Basquiat, sexuality, and time. These diverse themes, collected from daily life, are arranged with no visible order. With no apparent chronology, My Yellow Heart moves with the very rhythm of intimate life, where logic is personal. It is individual, certainly, but through its simple humanity, it connects with the collective—the common fabric of human beings. Let us pause here to grasp the work through the study of a poem, which I have translated (p. 52).
MY BABY IS IN MY BED & SEXY & MY BABY, WHOSE TIT IS EVERGREEN, IS HICCUPING ON MY STOVE WHILE I AM RAINING RADISH INTO YOUR SKI BOOT & IT’S YESTERDAY’S AFTERNOON WHILE HER ORANGE FEATHER IS BOUND BY RUBBER NEAR A FLORAL OF SOYBEANS1
The title is drawn from Shiri Erlichman’s poetry collection Odes to Lithium. If the poet is an untiring writer, she is also an avid reader! We can therefore easily imagine that Vi Khi Nao was inspired by this fragment. This is a rather unusual baby: it verges on immortality by fusing with the maternal breast while having the hiccups. The mother perfectly meets the criteria of a woman in a patriarchal society: she cooks, “cook”; she tidies up the “ski boots”—possibly her husband’s—and sees to making the home decor pleasant, “soy crown.” Granted, the surrealist universe indicates a fracture in this good-housewife facade, notably with that magnificent image of “raining radishes.” The framework is set. Vi Khi Nao takes up her pen.
It takes her only 19 periods to traverse human life, and particularly the lives of exiles under the sign of implacable time: time that “falls” (l. 3); time as hope, “It is never too late” (l. 10); time as exploration, “time machine” (l. 19), because to live is to be within this movement. It is the lucidity of our finitude, the hope of fulfilling projects and dreams, by exploring far and wide all the opportunities that time precisely offers.
The earth is like a deathbed that “sleeps in a grave” (l. 2-3), welcoming into its “crate” (l. 7) this “I roll myself” (l. 6). Yet it “raises a lake” (l. 9), and not just any lake: one of an “avifauna” (l. 16), that flock of birds flying freely in the sky, weightless. Thus, the earth is heavy both below and above, in all its confining and liberating power. But Vi Khi Nao’s universe is not binary. The earth also emits that in-between state of “fog” (l. 10) and “mist” (l. 11) where human beings wander.
The “I” appears through the “you” mentioned in the imperfect tense by “she.” And this “you” “was blue.” The color blue is not a mere image; it recalls that the poet faces multiple heart problems, which also bring her to experience her own vulnerability: “I crawl” (l. 10). Here again, the low and the high battle each other with the “plate of snow.” The body crawls, but the mind is elsewhere, on the mountain peaks. The mind moves through the ruins of childhood—”forgotten roots” (l. 9)—and through the sketch of the pain of exile, “yellow Tunisia” (l. 4). While this metaphor of exiles with its “yellow” color echoes the title My Yellow Heart, it also includes other exiles of the earth.
Through her 'I', Vi Khi Nao follows in the tradition of women poets who, by writing, demonstrate once more that woman is a free human being, against all odds.
1 Odes to Lithium, Shira Erlichman
https://www.girlnoise.press/products/my-yellow-heart-by-vi-khi-nao
A lover of French and foreign literature, Marie Gazeau is particularly interested in the work of Vi Khi Nao. She has translated her Three Sapphic Movements into French. She lives in Anjou, France.





Marie, this is a stunningly erudite review. Bravo indeed! Blown away by the depth of reference you bring to the transhistorical and transcultural idea of "women's writing." I'd love to see a longer write-up on just this topic, at some point. 🌻
Marie ! Je suis toujours émerveillé par la façon dont tu traverses mon œuvre avec une intelligence si profonde et lucide, qui me laisse sans voix, entre ravissement et surprise. Merci infiniment de m'offrir cette palette de tendresse au sein de laquelle se révèle le paysage panoramique de mon travail.